Le strip-till comme aboutissement du non-labour en maïs ensilage

Introduction

Philippe exploite une ferme typiquement laitière à proximité de la frontière entre le Pays de Herve (Wallonie) et le territoire des Fourons (Flandres), à un jet de fourche de l’Allemagne et des Pays-Bas. C’est un euphémisme de dire que le patois local, imprégné de ces différentes cultures, s’avère un véritable charabia pour le néophyte qui s’aventure dans cette région dont le charme, si n’était la crise laitière actuelle, n’aurait rien à envier aux plus belles cartes postales.

L’assolement de cette région herbagère essentiellement dédiée à la production laitière est réduit à sa plus simple expression : des prairies pour la fauche et le pâturage et du maïs ensilage (on y retrouve aussi des vergers). Les autres cultures sont quasi inexistantes. L’exploitation de Philippe ne déroge pas à la règle même si les terres de l’exploitation ont accueilli jusqu’au début des années 2000 du froment, de l’escourgeon et même de la chicorée à inuline… cultures rapidement abandonnées pour des rentabilités dans cette région aux sols lourds, peu profonds et extrêmement hétérogènes bien inférieures à celles de la Hesbaye voisine.

Chronologie de la démarche de non-labour

Même si cela peut paraître étonnant dans une région quasi entièrement vouée à l’élevage, ce sont (chronologiquement parlant) d’abord des motivations agronomiques qui ont conduit Philippe à s’intéresser au non-labour en culture du maïs ensilage. Que l’on soit fan ou détracteur de la machine, il faut reconnaître que l’épopée « Dutzi » qu’a connue la Wallonie dans le courant des années nonante a d(b)rainé foule d’agriculteurs (dont lui) vers le non-labour et les a poussés à creuser davantage (au propre comme au figuré) les sols qu’ils avaient l’habitude de fouler.   Les premiers essais sur l’exploitation datent de 1998. Une partie d’un champ est préparée à la Dutzi (décompacteur à dents à larges ailettes et rotor), l’autre traditionnellement en labour. Un semoir monograine à disques réalise le semis du maïs uniformément sur la parcelle dans un second temps. Cette saison culturale fut marquée par une grande sécheresse, avec à la clé un très net avantage pour la modalité de non-labour grâce à la conservation d’une plus grande humidité dans le sol (les travaux profonds, qu’ils constituent en des labours ou non, sont toujours réalisés juste avant le semis du maïs - soit fin avril / début mai - pour reprendre les traces des épandeurs de lisier). L’expérience est répétée en 1999 et 2000 dans des conditions météorologiques moins contrastées et sans différence notoire in fine.
La deuxième motivation pour le non-labour était d’ordre organisationnel : les travaux profonds du sol pour l’implantation du maïs, ne pouvant être décalés dans l’année pour les raisons précitées, coïncidaient (et coïncident toujours) avec les premiers ensilages d’herbe. Toute technique permettant de réduire les temps de chantier était donc bonne à prendre. Dans cette optique, il a été tenté en 2002 de procéder au semis du maïs en un seul passage avec un combiné Dutzi - semoir à céréales à disques mais les résultats du semis en réparti ne se sont pas révélés concluants. Tout aussi peu probants étaient ceux d’un autre essai visant à implanter le maïs à la Dutzi sur un précédent prairie. L’exploitation abandonnant définitivement la rotation maïs / céréales en 2003, il fallait trouver une solution performante. C’est un entrepreneur néerlandais qui l’a amenée par la technique du strip-till.

L'itinéraire technique actuel

Le train d'outil utilisé

Une rapide recherche sur le Net permet de se rendre compte que le strip-till (littéralement « travailler le sol en bandes ») recouvre une multitude de techniques avec un dénominateur commun : ne travailler que l’emplacement de la future ligne de semis pour les cultures à large interrang. Que les puristes nous pardonnent cet éventuel abus de langage, mais il s’agit dans le cas présent seulement de la localisation du travail profond du sol.

La technique repose ici sur du matériel qui, s’il est peu courant en région herbagère, est extrêmement fréquent dans les zones de grandes cultures où le non-labour a pris ses quartiers. L’attelage (photo de droite - cliquer dessus pour l'agrandir) combine un décompacteur monopoutre à dents à ailettes (pointe décalée par rapport à l’étançon), une herse rotative et un semoir monograine présentant quatre rangs alignés exactement dans le sillage des étançons du décompacteur.

En monoculture de maïs

Après les ensilages de maïs, un chiselage profond du sol (sur au moins vingt-cinq centimètres) suivi d’un semis à la volée de seigle comme culture intermédiaire est systématiquement réalisé. La terre est ensuite laissée au repos jusqu’au début avril où la culture intermédiaire (non-gélive) est détruite au glyphosate. S’ensuit l’amendement organique (lisier) puis deux jours après, le passage du combiné poutre - herse rotative - semoir qui implante le maïs en un passage.

Après prairie

C’est indéniablement lors de l’implantation du maïs après une prairie que la technique se révèle la plus impressionnante. Après la destruction chimique de la prairie, l’attelage procède en un seul passage à l’implantation du maïs (photo de droite - cliquer dessus pour l'agrandir). La suite de la saison culturale se déroule identiquement à celle d’un semis après labour.

La première clé de la réussite, valable tant pour les conversions de prairie avec labour que celles sans labour, est de raisonner adéquatement les matières actives pulvérisées au printemps en fonction de la flore présente pour venir à bout du gazon et des adventices qu’il contient. Une source d’échec cuisant (avec risque de dégâts dans la culture suivante) proviendrait, d’après plusieurs témoignages, du respect aléatoire du délai prescrit entre l’application et le semis (même pour des produits à base de glyphosate, dont le comportement sur une biomasse vivante très dense semblerait avoir piégé plusieurs utilisateurs expérimentés… mais sur des sols nettement moins couverts !).

Le second impératif est d’utiliser des socs de mise en terre des semences derrière les disques ouvreurs adaptés au gazon, sous peine de ne pouvoir contrôler la profondeur des semences.

Bilan actuel de la technique

Beaucoup d'avantages...

Le premier avantage de la technique est la réduction drastique du temps de chantier qu’elle engendre, pour des rendements équivalents faut-il préciser ! Cette économie s’explique logiquement par le regroupement en un seul passage de trois travaux (travail profond, préparation du lit de semences puis semis). Chiffrer ce gain n’est toutefois pas facile, encore moins l’impact au niveau des charges de mécanisation, car la transition pour Philippe d’une technique vers l’autre s’est faite en confiant les travaux à une entreprise agricole extérieure comme bon nombre d’exploitants de la région.

Le deuxième avantage de la technique est d’ordre agronomique par la conservation de l’humidité du sol qu’elle permet avant le maïs (qui est une culture très sensible aux stress hydriques), qui de plus est lorsqu’il suit un ray-grass qui en pompe énormément. Ce constat est remarquable en année sèche.

Environnementalement parlant, le strip-till, par le mulch végétal important qu’il laisse à la surface du sol (photo de droite), est aussi imbattable pour lutter contre l’érosion hydrique ! La technique est d’ailleurs arrivée à point nommé pour les parcelles situées du côté flamand quand, en 2005, a vu le jour une nouvelle politique drastique de lutte contre l’érosion des sols.

Pour les parcelles à haut risque, les producteurs doivent actuellement choisir obligatoirement plusieurs pratiques parmi un panel de mesures, dont la réalisation de diguettes, le creusement de bassins tampons… mais aussi les techniques de travail du sol simplifié qui dans ces conditions s’avèrent être parmi les propositions plus pragmatiques. Pratiquement parlant, si du maïs doit être implanté sur des pentes supérieures à 10 % (ce qui est très fréquent dans cette région), le non-labour (sans aller jusqu’au strip-till) s’avère quasi incontournable. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la technique fait des émules au nord de la frontière linguistique mais reste marginale du côté wallon.

Enfin, et à titre anecdotique, on relève également un avantage lié à une moindre remontée des cailloux dans cette région aux sols très hétérogènes et à une plus grande facilité d’implantation quand le semis ne nécessite pas le passage préalable d’une charrue vu la multiplicité des parcelles aux surface réduites et aux multiples recoins !

...mais également quelques inconvénients

Toute médaille a son revers et le non-labour en maïs ensilage a également les siens. Comme toute technique TCS, elle trouve ses limites lors des printemps froids et humides où l’on ne peut pas compter sur le labour pour réchauffer le sol. On note également un surcoût de désherbage notamment à cause de la pulvérisation supplémentaire en monoculture juste avant le semis et l’obligation d’inspecter très régulièrement ses cultures après le semis pour détecter et agir au besoin contre les attaques de limaces.

Strip-till et labour s'équivalent-ils du point de vue de la législation ?

Certains pourraient entrevoir dans la technique du strip-till une alternative futée pour esquiver la législation wallonne concernant les « Conditions de labour des prairies permanentes en zone vulnérable » (reprises dans le PGDA - Programme de Gestion durable de l’Azote en Agriculture). Pour rappel, en zone vulnérable dont fait partie le Pays de Herve (source : Nitrawal, 2007) : 
  • Le labour des prairies permanentes (prairies en place depuis plus de cinq ans) n’est autorisé qu’entre le 1er février et le 31 mai.
  • Durant les deux années civiles qui suivent le labour, aucune fertilisation organique ne peut être apportée. De plus la superficie labourée sera emblavée d’un couvert ou d’une succession de couverts dépourvus de légumineuse et de culture légumière sauf dans le cas d’une rénovation de prairie.
  • Durant la première année, la fertilisation minérale est interdite.
Pourrait-on considérer que le strip-till, qui n’est pas du labour à proprement parler, ne soit pas concerné par cette législation ? Le cas est ambigu… Que la conversion de la prairie en maïs se fasse avec ou sans labour, il n’y cependant pas de raison que la quantité d’azote minéralisée les années suivantes (plusieurs centaines d’unités) soit notoirement différente entre les deux techniques. La prudence devrait donc inciter à considérer le terme « labour » au sens large et englober peut-être la technique du strip-till (attention que le désherbage total de la prairie n’est pas considéré comme un labour : il peut être pratiqué à tout moment de l’année ; une prairie peut donc être détruite en octobre et labourée en mars).
Rappelons également que la conversion des pâturages permanents en terres cultivées en Wallonie est en outre réglementée dans le cadre des Bonnes Conditions Agricoles et Environnementales (BCAE) dont le respect conditionne l’octroi des aides PAC. Détailler davantage ce point sortirait toutefois du cadre de cet article.
Article rédigé le 04/05/2010 par S. Weykmans (ASBL Greenotec) avec l’aimable relecture de Nitrawal et l’aimable accord de la personne visée par le clin d’œil au deuxième chapitre...

Références bibliographiques
NITRAWAL (2007). Eau-Nitrate. Informations et conseils techniques pour la gestion durable de l’azote. Classeur évolutif. 2ème édition. Gembloux, B. : Nitrawal ASBL, 162 p.

 


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